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Cinq autres mythes sur l'éducation

D'autres mythes en éducation

En tant que professionnel de l’éducation, vous avez peut-être remarqué que les médias grand public sont souvent très approximatifs lorsqu’il s’agit de traiter de sujets liés à l’école, à la technologie et aux nouvelles générations. Dans la deuxième partie de cette synthèse (vous trouverez la première partie ici), nous abordons cinq autres mythes autour de l’éducation, dans le but de vous donner quelques repères dans un domaine où les opinions contradictoires sont légion.

Nous avons sélectionné des déclarations qui, à notre avis, sont plus stimulantes que des concepts réfutés à plusieurs reprises, par exemple sur les prétendues différences entre les cerveaux gauche et droit, ainsi que les croyances dignes d’un autre âge concernant l’écart intellectuel entre les sexes.

Tout comme dans la première partie, nous énonçons en caractères gras le consensus scientifique, plutôt que le mythe lui-même. Nous sommes toujours très redevables aux auteurs Pedro De Bruyckere, Paul A. Kirschner et Casper Hulshof, et à leurs livres “Urban Myths about Learning and Education” (2015) et “More Urban Myths About Learning and Education” (2019).

6. Rien ne prouve que les “natifs du numérique” d’aujourd’hui nécessitent une éducation différente de celle des générations précédentes.

Aucune des affirmations concernant la spécificité des “natifs du numérique” (définis comme des jeunes qui ont été immergés dans la technologie toute leur vie) n’est étayée par des preuves. À ce titre :

  • ils ne sont pas des experts innés en nouvelles technologies ;
  • ils ne sont pas particulièrement polyvalents ou plus coopératifs que leurs aînés ;
  • ils ne préfèrent pas particulièrement les jeux, l’interaction et la simulation ;
  • ils n’ont pas particulièrement besoin de gratification immédiate et constante.

Le concept de “natif du numérique” est une catégorie inexistante et ne devrait jamais être utilisé.1 L’existence d’une nouvelle génération d’étudiants ne peut être utilisée comme une motivation pour introduire des outils numériques dans l’éducation. Les technologies utilisées pour la communication, la socialisation, le divertissement ou le développement personnel (tous étant couverts par les compétences informatiques de base), ne répondent pas automatiquement aux besoins d’une éducation efficace.2

Bien sûr, l’Internet et les outils numériques ont certainement leur place dans la salle de classe. Ils ne peuvent pas non plus être ignorés : le monde de l’éducation doit garder des liens avec le monde réel. Cependant, les nouvelles technologies doivent être utilisées pour des raisons valables de contenu et de didactique.

7. Les étudiants ne sont pas en état de « mort cérébrale » pendant les cours.

L’une des légendes urbaines répandues même par des professeurs renommés est que l’activité cérébrale des étudiants pendant les cours traditionnels est la même que lorsqu’ils regardent la télévision : tout simplement morte. Il s’avère que l’étude citée3 ne mesure pas l’activité cérébrale, mais plutôt l’activité électrodermale (c’est à dire l’activité électrique enregistrée à la surface de la peau). Pire encore, cette mesure a été effectuée sur un seul élève, invalidant toute conclusion significative sur une population générale.4

Cela dit, les cours magistraux jouent un rôle clé dans l’éducation, et sont parfois très efficaces. Mais la plupart du temps, ils font dériver l’attention du public. Les élèves ayant le moins de connaissances préalables et qui ont moins de repères (c’est-à-dire ceux qui ont le plus besoin des bienfaits de la scolarisation) sont malheureusement les premières victimes de cet effet. Maintenir l’intérêt et l’attrait des élèves est peut-être le plus grand défi pour un enseignant.

Les quiz pendant les cours sont connus pour augmenter l’efficacité de ces derniers, car ils font appel à des mécanismes bien connus tels que l’effet de test et la pratique de récupération. Les quiz permettent également de réduire de 50 % l’écart de performance entre les étudiants issus de milieux socioéconomiques différents.5

8. Enregistrer les cours et les partager en ligne n’est pas toujours une bonne idée.

Dans une classe inversée, les élèves découvrent de nouveaux sujets à la maison, en lisant leur manuel ou en regardant une vidéo ; le temps de classe est alors consacré à la discussion et à la résolution de problèmes.

Malheureusement, il y a très peu de preuves que le retournement dans l’éducation est bénéfique. D’autres études sont nécessaires avant de pouvoir tirer des conclusions. Plusieurs risques sont associés à cette méthode6 :

  • Les étudiants qui doivent combiner leurs études avec un emploi ont plus de difficultés à suivre les cours en ligne ;
  • la disponibilité des cours en ligne retire une certaine motivation à suivre les cours en présentiel ;
  • la distraction due aux médias sociaux et au web est un problème ;
  • des contacts moins fréquents avec les enseignants réduisent la pression d’apprendre ;
  • les étudiants doivent avoir une meilleure connaissance de soi pour décider quoi et quand consulter en ligne, ce qui conduit les étudiants moins compétents à l’échec.

Les recherches montrent cependant que la combinaison des options en ligne et hors ligne conduit à de meilleures performances, mais cela pourrait simplement concerner de meilleurs étudiants qui vérifieraient grâce au contenu en ligne ce qu’ils ont appris en présentiel.7

L’interaction physique semble toujours être vitale dans le cadre éducatif, et en résumé, il est difficile de conseiller aveuglément aux enseignants d’enregistrer leurs leçons. De nombreux facteurs doivent être pris en compte (le sujet, le public, la qualité des leçons en ligne, etc.), et tous n’ont pas été correctement étudiés.8

9. Plus de temps de cours n’entraîne pas automatiquement plus d’apprentissage.

Parfois, des idées simplistes sont appliquées à l’éducation et deviennent des recommandations officielles. Les décideurs politiques peuvent fonder leurs décisions sur des indicateurs qui ne permettent pas d’identifier la causalité. Par exemple, il existe certainement des corrélations entre le niveau d’apprentissage et le nombre d’heures passées à l’école, mais aucun autre lien n’est connu.

Lorsque le Mexique9 et l’Allemagne10 ont augmenté le nombre d’heures de cours, le résultat a été décevant :

  • Le gain d’apprentissage a été minime.
  • Le fossé avec les étudiants issus de milieux socio-économiques différents s’est creusé.

Pourquoi cela s’est-il produit ? En bref, outre le fait que ce qui se passe pendant les heures supplémentaires fait partie de l’équation, l’augmentation du temps de classe ne profite pas à tout le monde de la même manière. Les élèves au capital social plus important bénéficient de leur bagage supplémentaire, de stimuli et d’aide à la maison. La seule façon de compenser cet écart semble être d’allouer des ressources supplémentaires aux élèves qui en ont spécifiquement besoin.11

En outre, nous soulignons une fois de plus que le temps passé en dehors de l’école et des études est bénéfique pour le processus d’apprentissage. En effet,

  • des pauses régulières à l’école,
  • la pratique et la répétition espacées,
  • l’activité physique pendant le temps libre,
  • un sommeil suffisant,

tous conduisent à un meilleur apprentissage.

10. Les enseignants font une différence, mais ils ne sont pas le seul facteur.

Les facteurs qui contribuent ou non à l’apprentissage sont particulièrement difficiles à étudier, la raison principale étant que tous les facteurs (l’expertise de l’enseignant, les aptitudes individuelles de l’élève, l’environnement familial, les pairs, les écoles et les directeurs) se répercutent les uns sur les autres de nombreuses manières différentes. Mais prétendre que l’enseignant a le plus grand impact sur les élèves (30% étant même une surestimation) est certainement un mythe.12

En fait, il y a trop de choses qui échappent au contrôle d’un enseignant :

  • le fait que les politiques éducatives des États (ou leur absence) confient généralement une classe d’élèves défavorisés à des enseignants inexpérimentés (bien qu’ils fassent parfois des merveilles13),
  • le patrimoine génétique des étudiants,
  • leur situation familiale.

Toutefois, cela ne constitue pas une excuse pour que les enseignants perdent espoir ou ne continuent pas à faire de leur mieux. Leur impact est certainement positif. Les enseignants experts font une différence car lorsqu’ils en sont capables :

  • Ils fixent des objectifs appropriés aux élèves afin de les motiver,
  • Ils connaissent bien leur domaine et la façon dont les gens apprennent, ce qui permet une excellente organisation du cours et de faire le lien entre le contenu et les autres disciplines ou les connaissances préalables des étudiants.
  • Ils surveillent les élèves les plus en difficulté et donnent un feed-back approprié.

Apprenez-en plus :

  1. Bennett, S., Maton, K., & Kervin, L. (2008). The ‘digital natives’ debate: A critical review of the evidence. British Journal of Educational Technology, 39(5), 775–786. https://doi.org/10.1111/j.1467-8535.2007.00793.x
  2. Jones, C., & Shao, B. (2011). The net generation and digital natives: Implications for higher education. York: Higher Education Academy.
  3. Ming-Zher Poh, Swenson, N. C., & Picard, R. W. (2010). A Wearable Sensor for Unobtrusive, Long-Term Assessment of Electrodermal Activity. IEEE Transactions on Biomedical Engineering, 57(5), 1243–1252. https://doi.org/10.1109/TBME.2009.2038487
  4. Masters, K. (2014). Nipping an education myth in the bud: Poh’s brain activity during lectures. Medical Teacher, 36(8), 732–735. https://doi.org/10.3109/0142159X.2014.916785
  5. Pennebaker, J. W., Gosling, S. D., & Ferrell, J. D. (2013). Daily Online Testing in Large Classes: Boosting College Performance while Reducing Achievement Gaps. PLoS ONE, 8(11), e79774. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0079774
  6. Bettinger, E. P., Fox, L., Loeb, S., & Taylor, E. S. (2017). Virtual Classrooms: How Online College Courses Affect Student Success. American Economic Review, 107(9), 2855–2875. https://doi.org/10.1257/aer.20151193
  7. Bos, N., Groeneveld, C., van Bruggen, J., & Brand-Gruwel, S. (2016). The use of recorded lectures in education and the impact on lecture attendance and exam performance. British Journal of Educational Technology, 47(5), 906–917. https://doi.org/10.1111/bjet.12300
  8. Abeysekera, L., & Dawson, P. (2015). Motivation and cognitive load in the flipped classroom: definition, rationale and a call for research. Higher Education Research & Development, 34(1), 1–14. https://doi.org/10.1080/07294360.2014.934336
  9. Agüero, J. M., & Beleche, T. (2013). Test-Mex: Estimating the effects of school year length on student performance in Mexico. Journal of Development Economics, 103, 353–361. https://doi.org/10.1016/j.jdeveco.2013.03.008
  10. Huebener, M., Kuger, S., & Marcus, J. (2017). Increased instruction hours and the widening gap in student performance. Labour Economics, 47, 15–34. https://doi.org/10.1016/j.labeco.2017.04.007
  11. Dietrichson, J., Bøg, M., Filges, T., & Klint Jørgensen, A.-M. (2017). Academic Interventions for Elementary and Middle School Students With Low Socioeconomic Status. Review of Educational Research, 87(2), 243–282. https://doi.org/10.3102/0034654316687036
  12. Hattie, J. (2003, October). Teachers make a difference: What is the research evidence? Paper presented at the Australian Council for Educational Research Annual Conference on Building Teacher Quality, Melbourne.
  13. Dietrichson, J., Bøg, M., Filges, T., & Klint Jørgensen, A.-M. (2017). Academic Interventions for Elementary and Middle School Students With Low Socioeconomic Status. Review of Educational Research, 87(2), 243–282. https://doi.org/10.3102/0034654316687036
Florian Zenoni

Florian Zenoni

Florian is a Data Scientist at Wooclap, an online platform with which to stimulate classes and measure student understanding of material thanks to smartphones.